Jennifer Delaître a 33 ans et l’énergie des survivantes. Responsable de site dans le bâtiment, sportive jusqu’au bout des doigts, cette Bourguignonne court Odyssea depuis dix ans. D’abord pour ses tantes, frappées par le cancer du sein, puis, un jour, pour elle-même. Portrait.
Il y a des gens qui traversent la vie en serrant les dents. Jennifer Delaître, elle, la traverse en courant. À 33 ans, cette Dijonnaise devenue Jurassienne dirige un site de serrurerie et de métallerie pour un groupe du bâtiment. Un univers d’acier où elle a appris à tenir debout, même quand le sol s’effondre. Le cancer, chez elle, est une vieille histoire familiale. Une affaire de femmes, de tantes disparues trop tôt, d’autres sauvées de justesse. À 19 ans, Jennifer apprend qu’elle porte le gène BRCA1. Une chance sur deux, lui dit-on. Alors commencent les rendez-vous médicaux, les examens réguliers, les contrôles tous les six mois. Une routine presque banale pour une fille qui n’a pas encore vingt ans. Avec, toujours, cette ombre suspendue quelque part au-dessus d’elle. Alors Jennifer fait ce qu’elle sait faire de mieux : elle avance. Elle danse, elle pédale, elle boxe parfois. Et elle court.
Odyssea, je le faisais aussi pour moi-même. Pour me
Jennifer Delaître
prouver que j’étais encore capable.
Depuis 2015, elle participe à Odyssea Dijon. Au début, c’est sa tante, grande sportive, qui l’embarque. Dix kilomètres en hommage à une autre tante emportée par la maladie. Puis les années passent, la marée rose grandit, et Jennifer revient toujours. Au centre-ville autrefois, à la Colombière ensuite, au lac Kir en juin dernier. « Odyssea, c’est l’union, parce qu’on connaît tous une personne concernée », dit‑elle. Une foule qui avance ensemble pour ne pas laisser les malades seuls avec leur peur.
En juillet 2022, pourtant, la peur devient réelle. Jennifer vit alors en Guyane pour le travail. Une gynécologue palpe une masse. Elle comprend immédiatement : « Quand elle a appuyé et que j’ai eu mal, je savais. » En quelques semaines, le cancer explose : douze centimètres ; retour d’urgence en métropole ; chimio ; immunothérapie ; radiothérapie ; mastectomie bilatérale ; reconstruction immédiate. À 29 ans, elle prépare même son enterrement « au cas où ».
Un pas après l’autre
Mais Jennifer refuse la posture de victime. Elle documente tout sur Instagram : les rayons, les vomissements, les cheveux qui tombent, les nuits sans force. Elle parle aussi du silence des chambres d’hôpital, des odeurs qui restent collées à la mémoire, de cette sensation étrange de devenir étrangère à son propre corps. « Je marchais parfois à quatre pattes pour aller aux toilettes. »
Et pourtant, au milieu des traitements, Jennifer continue de bouger. Du sport tant qu’elle le peut encore. Des exercices de mémoire quand la chimiothérapie brouille ses pensées. Puis vient Odyssea 2023. Le 4 juin, quelques semaines après l’annonce de sa rémission, elle marche cinq kilomètres entourée de sa petite sœur et de ses amis de collège. Ce jour‑là, elle pleure un peu. Pour la première fois, cette course n’est plus seulement dédiée aux autres. « Odyssea, je le faisais aussi pour moi-même. Pour me prouver que j’étais encore capable. »
Depuis, Jennifer recommence à courir. D’abord doucement, puis plus fort : crossfit, cardio, nouveaux défis. Malgré les douleurs, les séquelles, les vingt‑trois kilos pris pendant les traitements. Le cancer lui a laissé des cicatrices invisibles et des questions sans réponse, notamment sur la possibilité d’avoir un jour des enfants. Mais il lui a aussi appris à ralentir et à ne plus remettre la vie à plus tard.
Elle parle de la maladie sans pathos, avec une franchise presque désarmante. « Il y aura des jours horribles. Mais aussi des jours de joie. » Alors chaque année, elle remet ses baskets pour Odyssea. Pour soutenir la recherche, dire l’importance du dépistage et rappeler, en courant, que cette fois encore la vie a gagné.


